10 novembre 2006

Les marchands de Joel Pommerat... Le délire sonore

Hier soir, je suis allée voir la dernière création de Joël Pommerat au théâtre Paris-Villette : Les marchands, conclusion d’une trilogie pour le moins surprenante sur la misère de notre monde actuel. Après Au monde et D’une seule main (que je n’ai pas vus), Les marchands a été, pour moi, une découverte : cette pièce offre une plongée hallucinante dans le monde ouvrier d’aujourd’hui. Toute la pièce est régentée par le monologue d’une seule femme, en une voix off qui passe par un micro. Entrée en matière plutôt déroutante et inhabituelle qui nous plonge dans un film muet en technicolor où chaque tableau se fige et rappelle par endroit la gestuelle de Chaplin. Dans une lumière bleutée et des bruits assourdissants, se détachent des silhouettes dont les corps accomplissent avec minutie, chaque jour, chaque heure, chaque minute, le même geste, le même rituel. A nous de deviner ce qu’ils font au milieu du bruit crissant des machines... Les corps deviennent finalement les rouages d’une mécanique encore plus énorme, l’usine, qui les absorbe peu à peu. La narratrice en fera l’expérience puisqu’elle « s’ossifiera » à mesure que l’histoire avance, engoncée dans un corset de plus en plus envahissant mais qui la soulage de maux de dos insupportables. Allusion à ce monde ouvrier qui se calcifie pour résister à une société moderne qui voudrait le voir disparaître ? Ce corps rigide ne prend vie que par la voix, devenue puissance de raconter l’anecdote du quotidien alors que tous les autres personnages ne s’expriment que dans une sorte de « gromeuleu » vaguement compréhensible qui rappelle les films de Jacques Tati.

Cette femme anonyme, ouvrière à l’usine d’armement Norscilor, qui fait vivre toute la région, raconte donc son histoire et à travers elle, l’histoire de « son amie », comme elle l’appelle, laquelle habite dans une grande tour et s’ennuie à force de ne pouvoir trouver du travail. Son quotidien se dépeuple peu à peu et le désoeuvrement la conduira jusqu’à la folie… L’écriture de Pommerat est minimaliste et vient contraster avec une mise en scène où les moyens techniques sont pour le moins grandiloquents : un décor volontairement dénudé avec d’énormes portes grises coulissantes, des lumières très étudiées qui figent les scènes dans d’immenses tableaux quasi-cinématographiques, des bruits et une musique qui jamais ne s’arrêtent et qui nous immergent dans un univers de plus en plus étouffant : tous les détails prennent du sens tandis que s’écoule cette logorrhée à chaque fois plus étrange. Pommerat repousse constamment les frontières du réel en faisant cohabiter les morts et les vivants à la manière du cinéaste japonais Hideo Nakata (qui a fait The Ring en 1998) quand un des fantômes s’extirpe difficilement d’une télévision constamment allumée. On sent ici les influences du film d’horreur, ce qui rend la réalité encore plus impalpable par endroits. Il y une mise à distance volontaire par un décor froid, des personnages qu’on n’appréhende que par les mimiques de leur corps, des mots qui décortiquent la banalité du quotidien et du fait divers jusqu’au dénouement final.

Je n’ai pu m’empêcher d’être saisie par cet univers sombre où prédomine la volonté de contrôle tant par les personnages (qui veulent garder la maîtrise d’une vie qui leur échappe), que par le metteur lui-même qui maîtrise, avec brio les moindres détails de son œuvre. Mais, par endroit, la surprise s’estompe et le spectacle tourne à vide : la fulgurance du début cède par moment la place à l’ennui quand Pommerat veut tout dire de ce monde ouvrier qu’il dissèque : la famille et les non-dits, l’usine, le travail à la chaîne et les licenciements, la prostituée qui travaille tout autant que l’ouvrier, la lobotomisation de la télévision, le politicien qui veut empêcher la fermeture de l'usine, la folie et la maladie... A force de multiplier les intrigues, il frôle parfois le cliché, même s’il donne à voir une œuvre très originale et très radicale dans sa conception. Avec cette pièce sur le travail, sur les relation entre les êtres, Pommerat questionne finalement notre propre rapport au monde : l’homme n’est-il qu’un être social ou son humanité est-elle à chercher ailleurs ?

A voir absolument au Théâtre Paris Villette, jusqu'au 18 novembre.

2 commentaires:

Parapluie a dit…

A vrai dire, je me suis ennnuyé, hier soir, devant Les Marchands.
Le discours indirect,au théâtre, c'est un peu l'effet d'un babyfoot au stade de France.
Ennuyeux.

Vosa a dit…

Je suis on ne peut plus d'accord avec parapluie, le dicours indirect est peut être intéressant dans sa forme, mais à la longue, on s'y perd.
De plus l'ambiance sombre et glauque de cette piève a provoqué en moi une sensation de gène et de mal-être constent qui ne m'a pas quitté du spectacle.
je ne tiens pas à critique Joel Pommerat qui est un grand auteur, mais les effets lumineux qui déchirent sans arret le voile ténébreux et constant de la pièce et la musique trop forte...ca donne mal au crane !